Ce que révèle le forum Wheelock sur l’IA éducative

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Un monde éducatif bousculé par l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle n’est plus un concept lointain réservé aux laboratoires de recherche ou aux start-up californiennes. En l’espace de quelques années à peine, elle s’est infiltrée partout : dans nos téléphones, nos moteurs de recherche, nos logiciels professionnels… et désormais dans les salles de classe. À Boston University, le forum 2026 du Wheelock College of Education & Human Development a posé frontalement la question que beaucoup murmurent déjà dans les couloirs des écoles : que signifie encore enseigner et apprendre à l’ère de l’IA ?

Le 25 mars dernier, près de 250 enseignants, chercheurs et responsables éducatifs se sont réunis pour tenter d’y voir clair. Le constat de départ est simple, presque évident : les élèves ont accès aux chatbots et aux grands modèles de langage en quelques clics. Les enseignants, eux, oscillent entre fascination, inquiétude et fatigue. Certains redoutent que l’IA ne devienne une béquille permanente pour les élèves. D’autres craignent d’être distancés s’ils ne s’y mettent pas eux-mêmes.

Adapter ou disparaître ?

Invité principal du forum, Aaron Rasmussen, cofondateur des plateformes éducatives Outlier.org et MasterClass, n’a pas choisi la voie de la tiédeur. Selon lui, l’éducation ne pourra pas rester immobile face à l’accélération technologique. Il a comparé la situation à un processus d’évolution : ce ne sont pas les organismes qui refusent de changer qui survivent, mais ceux qui sont déjà capables de s’adapter.

Le message est clair, presque brutal : l’IA transforme déjà la façon dont l’information circule entre enseignants et élèves. Ceux-ci apprennent de plus en plus en autonomie, testent des outils, interrogent des systèmes automatisés, puis reviennent en classe pour discuter, approfondir ou contester. Si l’école ignore cette réalité, elle risque de se retrouver en décalage complet avec le quotidien des jeunes.

Mais Rasmussen ne plaide pas pour une adoption aveugle. Il insiste sur un point crucial : les éducateurs doivent être aux commandes. Si l’IA doit servir l’école, alors ce sont les enseignants et les chercheurs en sciences de l’éducation qui doivent contribuer à sa conception et à son déploiement. Sinon, d’autres décideront à leur place.

L’équité au cœur des débats

Après la conférence inaugurale, un panel de chercheurs de BU a approfondi les enjeux. Parmi eux, Naomi Caselli, spécialiste de l’éducation des personnes sourdes et directrice de l’initiative « AI in Education » de l’université. Son intervention a rappelé une évidence trop souvent oubliée : les technologies ne sont jamais neutres.

Les grands modèles de langage actuels reposent avant tout sur le texte écrit ou la langue parlée. Que se passe-t-il, dès lors, pour les personnes qui utilisent principalement la langue des signes ? Elles risquent tout simplement d’être laissées de côté. Caselli alerte : si l’on ne conçoit pas des systèmes réellement accessibles, l’IA aggravera les inégalités existantes.

Au-delà de la question du handicap, elle a évoqué d’autres préoccupations : les usages militaires de l’IA, les dispositifs de surveillance, l’impact environnemental des centres de données, ou encore les profits captés par quelques grandes entreprises technologiques. Autant de sujets qui dépassent le cadre scolaire, mais qui influencent directement les conditions d’intégration de ces outils dans l’éducation.

Son appel est à la prudence, mais aussi à la responsabilité collective. Anticiper les risques, protéger les publics vulnérables, imaginer un futur souhaitable plutôt que subir un futur imposé : la tâche est immense, mais incontournable.

Le courage de ralentir

Michael Alan Chang, chercheur en informatique et en éducation, a proposé une posture moins spectaculaire, mais tout aussi essentielle : savoir faire pause. Dans un univers technologique où la rapidité est reine, où l’on valorise l’expérimentation accélérée quitte à « casser » ce qui ne fonctionne pas, l’école ne peut pas adopter la même logique.

Dans une classe, on ne teste pas simplement des lignes de code ; on accompagne des enfants, des adolescents, des trajectoires humaines. Une erreur d’implémentation peut avoir des effets durables sur la confiance en soi ou la motivation. Pour Chang, résister à la frénésie de l’innovation n’est pas un signe de peur, mais un acte de courage.

Cette idée résonne particulièrement dans le contexte actuel. Partout, des ministères publient des guides sur l’IA générative, des académies expérimentent des assistants pédagogiques automatisés, et les sondages montrent que les élèves utilisent déjà massivement ces outils, souvent sans encadrement clair. Dans ce paysage mouvant, prendre le temps de réfléchir n’est pas un luxe, c’est une nécessité.

Quand l’IA devient une béquille

La question des apprentissages concrets a également occupé une place centrale. TJ McKenna, qui dirige les nouveaux programmes de master et de certificat en IA et éducation au sein de BU Wheelock, travaille depuis longtemps sur la manière dont les enfants construisent leur compréhension scientifique du monde.

Il souligne un risque bien identifié : si un élève demande à un chatbot pourquoi les nuages, pourtant lourds, flottent dans le ciel, il obtiendra une réponse rapide et souvent bien formulée. Mais il passera à côté du moment précieux où il tâtonne, se trompe, reformule et finit par comprendre par lui-même.

Une étude récente mentionnée lors du forum montre d’ailleurs toute l’ambivalence de ces outils. Des élèves autorisés à utiliser un système d’IA pour un devoir ont vu leurs résultats progresser de manière significative. Mais lorsque l’outil leur a été retiré, leurs performances ont chuté en dessous de celles d’un groupe contrôle n’ayant jamais eu accès à l’IA. Autrement dit, l’outil peut améliorer la performance immédiate tout en fragilisant l’autonomie à long terme.

Ce paradoxe met les enseignants face à un dilemme redoutable : comment tirer parti de la puissance de l’IA sans transformer les élèves en utilisateurs dépendants ?

Dès la maternelle, apprendre à comprendre les outils

Pour Nermeen Dashoush, spécialiste des premières années de scolarité, la réponse passe par une véritable culture de l’IA, initiée très tôt. Il ne s’agit pas d’apprendre à coder à trois ans, mais de développer un regard critique. Comprendre qu’un outil numérique produit des réponses à partir de données, qu’il peut se tromper, qu’il reflète certains biais.

Elle insiste également sur l’accessibilité. Tout nouvel outil éducatif devrait être pensé pour atteindre tous les enfants, quels que soient leur environnement social, leur langue ou leurs besoins spécifiques. La promesse d’une IA personnalisée, capable d’adapter les contenus au rythme de chacun, ne doit pas devenir un privilège réservé à quelques établissements favorisés.

Dans un contexte où l’on parle de plus en plus de « fracture numérique 2.0 », la vigilance s’impose. L’IA pourrait réduire certaines inégalités… ou les creuser davantage. Tout dépendra des choix politiques et pédagogiques opérés dans les années à venir.

L’IA comme terrain d’expérimentation artistique

Le forum ne s’est pas limité aux discours académiques. Une performance de danse contemporaine utilisant une technologie baptisée « Random Actor » a illustré, de manière sensible, la rencontre entre créativité humaine et algorithmes. Développé par des enseignants du College of Fine Arts, le dispositif exploite l’IA pour prolonger visuellement les mouvements des danseurs.

Cette démonstration rappelle que l’intelligence artificielle n’est pas seulement un outil d’automatisation ou d’évaluation. Elle peut aussi devenir un partenaire créatif, un amplificateur d’expression. Là encore, tout dépend de l’intention et du cadre posés par les éducateurs.

Vers une redéfinition du rôle enseignant

En filigrane de toutes ces interventions se dessine une transformation profonde du métier d’enseignant. Si l’information brute est disponible instantanément, la valeur ajoutée de l’école ne réside plus uniquement dans la transmission de connaissances factuelles. Elle se situe dans l’accompagnement, l’esprit critique, la mise en perspective, la capacité à poser les bonnes questions.

Les enseignants ne sont pas condamnés à être remplacés par des machines. En revanche, leur rôle évolue. Ils deviennent médiateurs, guides, architectes d’expériences d’apprentissage où l’IA peut trouver sa place sans devenir hégémonique.

À écouter les débats du forum Wheelock, une chose apparaît clairement : l’IA en éducation n’est ni une baguette magique ni un fléau inévitable. C’est un champ de tension, d’expérimentation et de responsabilité. Et si l’on veut éviter que la technologie ne décide seule de l’avenir de l’école, il faudra que parents, enseignants, élèves et décideurs publics s’installent durablement autour de la même table.

Source

https://www.bu.edu/articles/2026/wheelock-forum-explores-ai-education/

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