Une colère qui ne retombe pas dans les salles de classe
Il y a des samedis qui comptent plus que d’autres. Celui du 10 janvier 2026 restera sans doute gravé dans la mémoire du monde éducatif gabonais. À Libreville, à l’école publique Martine-Oulabou, plusieurs centaines d’enseignants ont pris place non pas derrière des bureaux d’élèves, mais face à leurs propres doutes, leurs colères et leurs attentes. Réunis sous la bannière du collectif SOS-Éducation, ils ont voulu mesurer, froidement, le rapport de force avec les autorités après des semaines de mobilisation.
L’ambiance ? Lourde, électrique, mais disciplinée. On sentait la fatigue accumulée, les fins de mois difficiles, les carrières bloquées. Et pourtant, personne n’avait l’air prêt à baisser les bras. Quand la parole circule, les mêmes mots reviennent : promesses non tenues, dossiers qui s’empilent, agents oubliés. Une situation devenue presque routinière, et donc d’autant plus insupportable.
La stratégie de l’attente, vue depuis la rue
Au cœur des échanges, une accusation revient comme un refrain : celle d’une stratégie de temporisation de l’Exécutif. Dit autrement, laisser le temps passer, parier sur l’essoufflement du mouvement, compter sur la lassitude des grévistes. Une méthode classique, souvent efficace… mais pas cette fois, jurent les syndicalistes.
Pour SOS-Éducation, les commissions annoncées ces derniers mois n’ont fait que repousser les décisions concrètes. Pendant que l’administration palabre, sur le terrain, les réalités sont têtues : carrières administratives non régularisées, rappels de salaires impayés, enseignants maintenus dans une précarité prolongée. À la longue, la patience n’est plus une vertu, mais une faiblesse.
Deux lignes, une même exaspération
L’assemblée générale a aussi mis en lumière les débats internes. Deux courants se sont opposés, sans jamais rompre le fil du dialogue. D’un côté, les partisans du durcissement total, convaincus que seule une grève prolongée peut forcer la main du gouvernement. De l’autre, ceux qui prônent une reprise encadrée du dialogue, histoire de ne pas sacrifier davantage les élèves.
Après des heures d’échanges parfois vifs, un compromis a émergé. Clair, net : pas de reprise des cours sans geste préalable sur les carrières administratives. Une ligne rouge posée collectivement. Ni plus, ni moins.
Quand l’État répond, enfin
Moins de vingt-quatre heures plus tard, le ton change. Comme une réponse du berger à la bergère, un communiqué interministériel tombe le dimanche 11 janvier 2026. Signé par les ministres de l’Éducation nationale, des Finances et de la Fonction publique, sous la coordination du vice-président du gouvernement, le texte annonce l’ouverture officielle de négociations avec l’ensemble des partenaires sociaux.
Autour de la table sont attendus SOS-Éducation, le Sena, le Synetecpro et d’autres collectifs d’enseignants. Un détail qui n’en est pas un : cette fois, le gouvernement affiche un chronogramme précis. Fini, en théorie, les discussions sans calendrier.
Un calendrier sous haute surveillance
Dimanche 11 janvier est consacré à l’harmonisation des revendications et à leur hiérarchisation. Une étape cruciale, tant les doléances accumulées ces dernières années sont nombreuses. Dès le lundi 12 janvier, une commission technique réunissant les différents ministères doit reprendre l’examen des dossiers, un par un.
Parmi les premières annonces figure l’octroi de 300 postes budgétaires pour les sortants des écoles normales, notamment dans les disciplines scientifiques, ainsi que pour des enseignants bénévoles. Autre promesse notable : la régularisation de 3 000 situations administratives. Des chiffres qui font lever des sourcils, mais aussi renaître un soupçon d’espoir.
La commission tripartite, moment de vérité
Le mardi suivant, une commission tripartite interministérielle, placée sous la présidence du vice-président du gouvernement, doit valider les décisions destinées à sortir progressivement de la crise. Pour les enseignants, ce rendez-vous est central. C’est là que les annonces devront passer du papier aux actes.
Une commission de suivi et d’évaluation est également annoncée, avec un point mensuel prévu sur la mise en œuvre des engagements. Sur le principe, l’idée est séduisante. Dans les salles des profs, toutefois, on attend de voir. Les promesses passées ont laissé des traces.
Des élèves pris en étau
Derrière les chiffres et les négociations, il y a une réalité que personne ne perd de vue : celle des élèves. Depuis plusieurs semaines, la grève, initialement cantonnée au public, s’est progressivement étendue à l’enseignement confessionnel. Une paralysie durable serait lourdement préjudiciable aux apprentissages, déjà fragilisés par des années de perturbations.
Parents et élèves oscillent entre soutien aux enseignants et inquiétude pour l’avenir scolaire. À quoi bon rouvrir les classes si ceux qui y enseignent restent dans l’incertitude administrative ? La question revient souvent, parfois à voix basse, parfois avec colère.
Un enjeu de confiance nationale
Au-delà du bras de fer social, c’est bien une crise de confiance qui se joue. Restaurer le lien entre l’État et ses agents n’est pas un luxe, mais une nécessité. Le gouvernement, conscient de l’enjeu, affirme agir sur instruction du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, pour faire avancer les revendications et apaiser les tensions.
Reste une certitude : les enseignants ne se contenteront plus de paroles. Dans un contexte où les revendications s’accumulent faute de solutions durables, les pouvoirs publics sont attendus au pied du mur. Cette crise a trop duré pour se conclure par un simple effet d’annonce.
Entre la rue et la table des négociations, le chemin est souvent sinueux. Cette fois, il semble enfin tracé. Reste à savoir si chacun ira jusqu’au bout sans quitter la route en cours de chemin.
Source
https://www.union.sonapresse.com/fr/education-de-la-rue-la-table-des-negociations





