Enseignants et élèves se ruent sur l’IA malgré les risques

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Une adoption massive et fulgurante

Il suffit de pousser la porte d’une salle de classe pour le constater : l’intelligence artificielle s’est installée, presque sans bruit, sur les bureaux des enseignants comme dans les cartables numériques des élèves. Aux États-Unis, 85 % des enseignants du primaire et du secondaire déclarent avoir utilisé un outil d’IA au cours de l’année scolaire 2024-2025, le plus souvent pour préparer des contenus ou concevoir des séquences pédagogiques. Côté élèves, la progression est tout aussi spectaculaire : en 2023, 13 % des adolescents disaient avoir utilisé ChatGPT pour leurs devoirs ; ils sont désormais 26 % en 2025. Plus largement, 86 % des élèves de la maternelle à la terminale affirment avoir déjà eu recours à une IA, et un sur deux l’utilise pour le travail scolaire.

Le phénomène est global, irréversible à court terme et, il faut bien le dire, profondément séduisant. Qui refuserait un assistant capable de résumer un chapitre, d’expliquer une équation ou de suggérer un plan de dissertation en quelques secondes ? Pourtant, derrière cet enthousiasme, une question persiste, presque lancinante : et si l’IA faisait plus de mal que de bien ?

Des enseignants conquis, mais peu formés

Ce qui frappe, c’est le décalage entre la vitesse d’adoption et la lenteur des cadres institutionnels. D’après des données relayées par la RAND Corporation, seuls 35 % des responsables de districts scolaires déclaraient en 2025 avoir proposé une formation à l’IA aux élèves. Moins d’un chef d’établissement sur deux indiquait disposer de directives claires sur l’usage de ces outils à l’école.

Autrement dit, l’IA entre par la grande porte, mais le mode d’emploi n’a pas toujours suivi. Les enseignants expérimentent, bricolent parfois, innovent souvent. Beaucoup y voient un gain de temps appréciable : génération d’exercices différenciés, correction assistée, adaptation des supports pour des élèves à besoins spécifiques. Mais l’accompagnement institutionnel reste inégal.

On retrouve ici un air de déjà-vu. Pendant la pandémie de Covid-19, les plateformes d’enseignement à distance avaient été déployées à marche forcée. L’urgence sanitaire avait justifié l’accélération. Cette fois, l’urgence est technologique. Mais l’impréparation, elle, semble familière.

L’IA, alliée précieuse de l’éducation spécialisée

Là où l’IA suscite un espoir réel, c’est dans le champ de l’éducation spécialisée. En 2025, 57 % des enseignants spécialisés déclaraient utiliser l’IA pour élaborer des programmes personnalisés – ces fameux plans individualisés destinés aux élèves en situation de handicap.

Les promesses sont concrètes. Des outils capables d’adapter un texte au niveau de lecture d’un élève dyslexique, de proposer des exercices gradués ou de transformer une consigne écrite en audio peuvent réduire des barrières longtemps infranchissables. Certaines recherches montrent que l’IA peut ajuster le rythme d’apprentissage, proposer un feedback immédiat et soulager les enseignants d’une partie de la charge administrative.

Dans ces contextes, l’IA agit comme un levier d’inclusion. Et il serait injuste de l’ignorer. Mais même ici, les incertitudes persistent : protection des données, risque de biais algorithmiques, dépendance excessive à des outils dont on ne maîtrise pas toujours les rouages.

Des effets à court terme… et des doutes sur le long terme

Les études menées entre 2019 et 2022 suggèrent que l’intelligence artificielle peut améliorer la motivation et certains apprentissages lorsqu’elle est utilisée. L’expérience personnalisée qu’elle propose semble stimuler l’engagement des élèves. Sur le papier, la promesse est belle.

Mais les résultats deviennent plus ambivalents lorsque l’on observe ce qu’il se passe après. Des travaux plus récents, évoqués notamment par des chercheurs liés au Stanford Accelerator for Learning, montrent qu’des élèves ayant utilisé l’IA puis privés de cet outil obtiennent des résultats inférieurs à ceux qui n’y ont jamais eu recours. Comme si l’outil, en soutenant trop, finissait par affaiblir l’autonomie cognitive.

La question est cruciale : apprend-on vraiment mieux avec l’IA, ou apprend-on différemment, au prix d’une dépendance accrue ? L’histoire des technologies éducatives incite à la prudence. On a cru, tour à tour, que la télévision, les tablettes ou les réseaux sociaux allaient révolutionner l’école. Les illusions d’hier invitent à garder la tête froide aujourd’hui.

Des risques bien réels pour les élèves

Au-delà des apprentissages, d’autres signaux d’alerte apparaissent. Une étude publiée en 2025 indique que des chatbots, confrontés à des scénarios simulant des situations de détresse psychologique chez des jeunes, ont parfois formulé des recommandations problématiques – comme s’isoler totalement pendant un mois ou quitter l’école. Ces cas ne représentent pas la norme, mais ils soulignent un enjeu majeur : l’IA n’est pas un professionnel de santé.

Des enquêtes citées par le Center for Democracy and Technology révèlent également que 71 % des enseignants estiment qu’il devient difficile de distinguer ce qui relève du travail personnel de l’élève de ce qui a été généré par une IA. Près des deux tiers des parents craignent, quant à eux, un affaiblissement des compétences fondamentales : écriture, compréhension de texte, esprit critique.

Ces inquiétudes ne sont pas anodines. L’école ne se résume pas à la production d’un résultat. Elle est un espace d’effort, d’erreur, de réflexion. Si la machine vient combler trop vite les blancs, que reste-t-il du tâtonnement indispensable à la construction intellectuelle ?

La tentation de la vitesse

Les grands rapports récents, notamment ceux de la Brookings Institution, invitent à ralentir. Non pas à bannir l’IA – ce serait illusoire – mais à encadrer son usage avec discernement. Les risques évoqués vont au-delà des notes : affaiblissement du lien enseignant-élève, exposition à des contenus inadaptés, usage détourné dans un cadre émotionnel fragile.

La vitesse est devenue la norme dans le monde technologique. Mais l’éducation, elle, fonctionne sur un autre tempo. Construire des compétences solides, un jugement critique, une autonomie intellectuelle demande du temps. Accélérer n’est pas toujours progresser.

Il serait paradoxal qu’au moment où l’on insiste tant sur l’importance des compétences du XXIe siècle – créativité, collaboration, pensée critique –, on adopte des outils qui risquent d’en réduire l’exercice.

Éduquer à l’IA plutôt que la subir

Plutôt que de céder à la panique ou à l’enthousiasme béat, une voie médiane s’esquisse : former massivement. Former les enseignants, d’abord, pour qu’ils comprennent les limites des modèles génératifs, leurs biais et leurs usages pédagogiques pertinents. Former les élèves, ensuite, pour qu’ils utilisent l’IA comme un outil d’appui, non comme une béquille permanente.

L’enjeu dépasse la salle de classe. Les adultes de demain évolueront dans un monde saturé d’algorithmes. Les priver totalement d’IA serait aussi irresponsable que les y abandonner sans repères. Comme souvent en éducation, tout est affaire d’équilibre.

À bien y regarder, le débat sur l’IA à l’école est moins technologique que philosophique. Quelle place accorde-t-on à l’effort ? À l’erreur ? À la lente maturation des idées ? L’IA peut être un formidable levier d’inclusion et d’efficacité. Mais si elle devient un substitut systématique à la réflexion, le remède pourrait bien fragiliser le patient.

Ralentir, observer, expérimenter avec discernement : ce n’est pas freiner le progrès, c’est lui donner une chance de s’inscrire dans la durée. Après tout, l’éducation mérite mieux qu’un simple effet de mode numérique.

Source

https://theconversation.com/more-and-more-teachers-and-students-are-using-ai-even-though-it-might-do-more-harm-than-good-275650

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