Une inquiétude massive chez les collégiens et lycéens
L’intelligence artificielle s’est invitée dans les salles de classe et dans les chambres d’adolescents. Mais alors que les enseignants s’interrogent sur ses effets à long terme, les élèves eux-mêmes commencent à douter. Selon une récente enquête menée par la RAND Corporation auprès d’élèves de collège, de lycée et d’étudiants du supérieur, près de 7 collégiens et lycéens sur 10 se disent préoccupés par l’impact de l’IA sur leurs capacités de réflexion.
L’étude montre une progression nette de ces inquiétudes au fil de l’année 2025. En février, 48 % des collégiens redoutaient que l’usage de l’IA nuise à leur esprit critique. En décembre, ils étaient 68 %. Chez les lycéens, la proportion est passée de 55 % à 65 % sur la même période. Les étudiants du supérieur ne sont pas en reste : 70 % d’entre eux estiment que l’IA pourrait affaiblir leurs compétences en pensée critique.
Ces résultats traduisent un malaise croissant. Les jeunes utilisateurs, pourtant familiers des outils numériques, semblent conscients des risques liés à une dépendance excessive aux assistants conversationnels et autres générateurs de réponses.
Une technologie de plus en plus utilisée
Paradoxalement, cette inquiétude s’accompagne d’un usage en forte hausse. Entre mai et décembre 2025, la part des collégiens déclarant utiliser l’IA pour leurs devoirs est passée de 30 % à 46 %. Chez les lycéens, elle est passée de 49 % à 60 %.
Les étudiants du supérieur restent les plus grands utilisateurs, mais la tendance laisse penser que les usages continueront à se diffuser vers les plus jeunes. Plus les élèves avancent dans leur parcours scolaire, plus ils déclarent utiliser l’IA dans un nombre important de matières et pour des tâches variées.
Les outils les plus populaires sont les chatbots d’IA générative comme ChatGPT, Claude ou Gemini. Ils sont largement préférés aux applications spécialisées, par exemple dans le tutorat, la santé mentale ou l’orientation. Près d’un collégien sur deux (49 %) et plus de six lycéens sur dix (61 %) déclarent utiliser ces assistants conversationnels.
Des usages qui varient selon l’âge
Les fonctions recherchées diffèrent selon le niveau scolaire. Au lycée, l’IA sert surtout à stimuler la réflexion initiale et à obtenir des explications plus claires sur un devoir. Environ 37 % des lycéens interrogés disent l’utiliser pour trouver des idées ou mieux comprendre une consigne.
Au collège, l’usage est plus basique. Environ 32 % des élèves déclarent s’en servir pour rechercher des informations factuelles.
Ces pratiques, en apparence anodines, interrogent pourtant la nature même de l’apprentissage. Chercher une idée, formuler une hypothèse, faire un premier brouillon ou tenter une première résolution font partie du processus cognitif. Lorsque ces étapes sont externalisées, l’élève apprend-il autant ?
L’IA, une béquille pour la pensée ?
Heather Schwartz, codirectrice de l’American Youth Panel à la RAND, invite à la prudence : le fait que les élèves pensent que l’IA nuit à leur esprit critique ne constitue pas une preuve scientifique. Néanmoins, plusieurs études récentes suggèrent que l’IA peut agir comme une « béquille » cognitive.
Elle pointe notamment ce qu’elle appelle les moments de « friction » intellectuelle : la page blanche, la première étape d’un problème de mathématiques, l’effort initial pour organiser une argumentation. Ces moments exigent que l’élève mobilise ses connaissances antérieures, fasse des essais, accepte l’erreur.
Or, un outil d’IA peut fournir d’emblée une explication structurée et séduisante. « L’IA peut offrir une explication très aboutie sur ce que vous pouvez faire et comment vous y prendre. Mais elle supprime cette première étape, et cela peut appauvrir l’apprentissage », souligne Heather Schwartz.
En d’autres termes, si l’outil élimine l’effort initial, il pourrait aussi réduire les bénéfices cognitifs associés à cet effort.
Tricher ou pas tricher ?
Autre enseignement de l’enquête : la définition de la triche reste floue pour de nombreux élèves. Pour la majorité des tâches scolaires, les répondants, du collège à l’université, ne considèrent pas l’usage de l’IA comme de la triche.
Une exception notable apparaît toutefois : 45 % estiment que recourir à l’IA pour obtenir directement les réponses à un devoir constitue une fraude.
Ce décalage montre que beaucoup d’élèves distinguent l’aide à la compréhension de la substitution pure et simple au travail personnel. Mais la frontière reste ténue, notamment lorsque les réponses générées sont reformulées ou partiellement adaptées.
Un cadre scolaire encore flou
L’enquête souligne également un manque de clarté dans les règles établies par les établissements. Seul un tiers des collégiens et lycéens indiquent que leur école a mis en place des règles précises concernant l’usage de l’IA pour les devoirs.
Les autres déclarent soit qu’il n’existe pas de règle, soit qu’ils ne savent pas, soit que cela dépend des enseignants. Cette hétérogénéité crée un climat d’incertitude.
Les lycéens se disent plus nombreux que les collégiens à signaler que les règles varient selon les professeurs, et que ces derniers vérifient l’usage éventuel de l’IA. Ils sont aussi plus nombreux à craindre d’être accusés de triche : 64 % d’entre eux expriment cette inquiétude.
Cette situation peut générer du stress et un sentiment d’injustice, notamment lorsque les consignes diffèrent d’une matière à l’autre ou d’un établissement à l’autre.
Entre opportunité pédagogique et risque de dépendance
Les conclusions de l’enquête ne condamnent pas l’IA comme outil éducatif. De nombreux enseignants trouvent ces technologies utiles pour préparer leurs cours, différencier les activités ou proposer des supports adaptés.
Mais du côté des élèves, l’usage non encadré pourrait favoriser une forme de dépendance. L’étude montre d’ailleurs que les élèves moins inquiets quant à l’impact de l’IA sur leur esprit critique et scolarisés dans des établissements qui autorisent explicitement son usage sont ceux qui l’utilisent le plus intensivement.
Ce constat pose une question centrale pour les parents et les éducateurs : comment tirer profit des apports de l’IA sans court-circuiter les étapes essentielles de l’apprentissage ? L’enjeu n’est pas seulement technique, il est profondément pédagogique.
Dans un système scolaire où la réussite repose en grande partie sur la capacité à analyser, argumenter, résoudre des problèmes et structurer sa pensée, la délégation excessive à un outil algorithmique pourrait transformer en profondeur le rapport au savoir.
Reste que les élèves eux-mêmes semblent lucides. Leur inquiétude croissante montre qu’ils perçoivent le bénéfice immédiat de l’IA, tout en pressentant un coût potentiel à long terme. Entre fascination technologique et crainte d’un affaiblissement intellectuel, une nouvelle génération apprend à composer avec un outil aussi puissant qu’ambivalent.





