Un choc qui ne retombe pas dans la communauté éducative
À Sanary-sur-Mer, le temps semble suspendu depuis l’agression au couteau qui a grièvement blessé une enseignante dans un collège de la commune. Les faits, d’une violence rare, ont laissé une trace profonde bien au-delà des murs de l’établissement. Dans les salles des profs, chez les parents d’élèves, et jusque dans les syndicats, les mêmes questions reviennent en boucle, souvent murmurées, parfois criées : comment en est-on arrivé là ? Et surtout, aurait-on pu éviter le drame ?
C’est dans ce contexte plombé que Force ouvrière (FO) a choisi de hausser le ton. Réunis en conseil syndical au moment où la nouvelle est tombée, les représentants FO de l’Éducation nationale dans le Var parlent d’un mélange d’effroi et de colère. L’émotion est palpable, mais elle se double très vite d’une critique frontale de la parole politique, celle du ministre de l’Éducation nationale, venu sur place au lendemain de l’attaque.
La visite ministérielle, point de bascule
La présence du ministre au collège de La Guicharde se voulait sans doute rassurante. Dialoguer avec l’équipe éducative, rencontrer la cellule psychologique, afficher le soutien de l’institution : sur le papier, tout y était. Mais dans les rangs de FO, le discours entendu a eu l’effet inverse. Rolando Galli, secrétaire départemental de la FNECFP-FO, ne mâche pas ses mots.
Il dit avoir été profondément choqué par l’insistance mise sur la responsabilité individuelle de l’élève et par cette phrase devenue presque un refrain dans les crises contemporaines : « le risque zéro n’existe pas ». Une formule que beaucoup jugent usée jusqu’à la corde, et qui, dans un moment pareil, passe mal. Pour le syndicat, elle revient à détourner le regard des manques structurels que subit l’école publique.
« L’école est abandonnée », un cri qui dépasse Sanary
Lorsque FO affirme que « l’école est abandonnée », le slogan ne vise pas seulement un établissement ou un territoire. Il renvoie à un malaise plus général, que les enseignants expriment depuis des années. Dans les collèges et lycées, l’accompagnement des élèves les plus fragiles repose souvent sur des équipes exsangues.
Psychologues scolaires en nombre insuffisant, infirmiers jonglant entre plusieurs établissements, médecins scolaires quasi invisibles : la liste est connue, mais rarement corrigée. Rolando Galli le reconnaît lui-même, sans viser spécifiquement le collège de Sanary : le problème est systémique. Comment repérer la détresse d’un adolescent quand les adultes formés pour cela manquent à l’appel ? À force de tirer sur la corde, elle finit toujours par rompre.
Des budgets sous tension et des suppressions annoncées
La colère syndicale ne naît pas seulement d’un discours, mais d’un contexte budgétaire jugé de plus en plus contraint. Alors que la rentrée prochaine s’annonce difficile, les annonces de suppressions de postes continuent d’alimenter les inquiétudes. FO dénonce ce qu’il qualifie de « budget d’austérité », imposé à une école déjà fragilisée.
Dans ce climat, entendre le ministre relativiser les risques est vécu comme un véritable casus belli. Pour les enseignants, le message envoyé est clair, voire brutal : l’institution demanderait toujours plus, avec toujours moins. Une équation impossible, surtout face à la montée de situations complexes chez des élèves parfois en grande souffrance psychologique.
Sécurité à l’école : le faux débat des solutions miracles
Après chaque drame, la même tentation refait surface : renforcer la sécurité matérielle. Portiques à l’entrée des établissements, contrôles accrus, dispositifs technologiques variés… FO ne rejette pas le débat par principe, mais refuse les réponses simplistes. Installer des portiques, rappellent les syndicalistes, pose des problèmes très concrets : comment gérer des centaines d’élèves entrant et sortant plusieurs fois par jour ?
Surtout, la question essentielle reste entière. La sécurité ne peut pas se limiter à des barrières physiques. Sans suivi éducatif et psychologique, sans adultes disponibles pour accompagner et prévenir, ces dispositifs risqueraient de n’être que des rustines sur une fracture bien plus profonde. Comme le résume un enseignant rencontré hors micro : « On ne soigne pas une fièvre avec un thermomètre. »
Une mobilisation annoncée à Toulon
Face à ce qu’ils estiment être une impasse politique, les délégués FO ont décidé de passer à l’action. Un rassemblement est prévu mardi 10 février, à 12 h 30, devant la direction académique des services de l’Éducation nationale (Dasen) à Toulon. L’appel est large : le syndicat invite les autres organisations à se joindre au mouvement.
Il ne s’agit pas seulement de réagir à l’agression de Sanary, mais de transformer l’émotion en rapport de force. Pour FO, la mobilisation doit remettre sur la table la question des moyens, de l’encadrement et de la prévention. L’idée selon laquelle « l’école ne peut pas tout » est vivement contestée. Certes, l’école ne résout pas tous les problèmes de la société, mais l’abandonner, préviennent-ils, ne fait qu’aggraver les risques.
Des parents et des élèves pris entre inquiétude et fatalisme
Du côté des familles, le drame a ravivé des peurs parfois enfouies. À la sortie des classes, les discussions vont bon train. Certains parents réclament plus de sécurité visible, d’autres s’inquiètent avant tout du climat scolaire. Les élèves, eux, oscillent entre incompréhension et banalisation, preuve que la violence finit par s’installer dans les esprits quand elle n’est pas combattue à la racine.
Dans plusieurs académies, les questions soulevées à Sanary font écho à des situations locales. À Nice, à Toulon ou ailleurs, la pénurie de personnels médico-sociaux et la fatigue des équipes enseignantes alimentent le même sentiment de décrochage. Comme si, peu à peu, l’école publique avançait en équilibre précaire, sur un fil tendu.
Une crise révélatrice d’un malaise national
Sanary n’est peut-être qu’un révélateur brutal d’un malaise plus ancien. Depuis des années, les alertes se multiplient, souvent relayées par les syndicats, parfois ignorées par le pouvoir politique. L’école est sommée d’être à la fois sanctuaire, refuge et rempart, sans toujours avoir les moyens de ses ambitions.
À force de repousser les investissements nécessaires, la question n’est plus de savoir si d’autres drames surviendront, mais quand et dans quelles conditions. Le débat ouvert par FO dépasse donc largement l’actualité immédiate. Il interroge le contrat social autour de l’école, ce lieu où la société confie ce qu’elle a de plus précieux.
Dans les prochains jours, la mobilisation annoncée dira si l’émotion peut se transformer en sursaut collectif. Parents, enseignants et élèves attendent des réponses claires, parfois simplement humaines. Car derrière les chiffres et les discours, il y a une réalité têtue : une école qui vacille, et une société qui ne peut pas se permettre de détourner le regard.





