Une école privée où l’IA remplace les enseignants
À Chicago, une nouvelle école privée s’apprête à ouvrir ses portes à l’automne avec une promesse radicale : enseigner les matières fondamentales sans professeurs. Baptisée Alpha School, elle mise sur une plateforme d’intelligence artificielle pour dispenser l’intégralité du programme académique quotidien, tandis que des adultes présents en classe jouent un rôle de « guides » et non d’enseignants.
L’établissement prendra place dans les anciens locaux de la GEMS World Academy, dans le quartier de Lakeshore East. Il accueillera, pour commencer, une centaine d’élèves du jardin d’enfants (équivalent grande section) jusqu’à la 8e année (équivalent quatrième). Avec des frais de scolarité annoncés à 55 000 dollars par an, Alpha se positionne d’emblée parmi les écoles privées les plus onéreuses de la ville.
Deux heures d’« apprentissages fondamentaux » par jour
Le modèle d’Alpha repose sur une organisation en deux temps. Chaque matin, les élèves participent à une activité collective avant de consacrer deux heures aux savoirs fondamentaux — lecture, écriture, mathématiques, sciences et sciences humaines — exclusivement via des logiciels éducatifs pilotés par l’IA.
La plateforme développée par l’école combine ses propres outils avec des applications tierces telles que Khan Academy, Membean, Mentava ou MobyMax. Les élèves progressent à leur rythme et ne passent à l’étape suivante qu’après avoir démontré leur « maîtrise » d’une notion. Selon la fondatrice, Mackenzie Price, ce fonctionnement permettrait d’apprendre « deux fois plus vite » que dans une classe traditionnelle.
L’après-midi est consacré à des ateliers pratiques : projets entrepreneuriaux, travail d’équipe, compétences de vie courante. Les élèves ont par exemple créé et géré un food truck, participé à des conférences TEDx Youth, conçu des applications ou administré un logement sur Airbnb. Des pauses et des activités physiques quotidiennes sont intégrées à l’emploi du temps.
Des « guides » à la place des professeurs
Dans les salles de classe, pas de manuels scolaires ni de devoirs à la maison. Et surtout, pas d’enseignants chargés d’assurer les cours. Les adultes recrutés par Alpha sont appelés des « guides ». Leur mission : motiver les élèves, suivre leur progression et les accompagner sur le plan émotionnel et organisationnel.
Si un élève rencontre une difficulté persistante, des experts académiques peuvent intervenir à distance en visioconférence. Les guides doivent être titulaires d’un diplôme universitaire et satisfaire à une vérification d’antécédents, mais aucun diplôme spécifique d’enseignement n’est exigé. Les salaires débuteraient autour de 100 000 dollars par an, un argument destiné à attirer des candidats dans une ville marquée par de forts débats sur l’école.
Une expansion rapide et des résultats mis en avant
Alpha affirme scolariser aujourd’hui plus de 1 000 élèves dans une vingtaine d’établissements répartis au Texas, en Floride, en Californie et dans d’autres États. L’ouverture à Chicago s’inscrit dans une phase d’expansion qui inclut également Porto Rico, Atlanta et la Caroline du Nord.
La direction met en avant des résultats académiques élevés. Selon des données partagées par l’école, les élèves inscrits depuis au moins un an auraient obtenu des scores situés dans les 1 à 2 % les plus élevés au test national MAP (Measures of Academic Progress) pour l’année 2024-2025. Alpha affirme aussi que 94 % de ses élèves déclarent « aimer l’école », et que 60 % préféreraient être en classe plutôt qu’en vacances.
Ces chiffres, fournis par l’établissement lui-même, suscitent toutefois des interrogations. Des chercheurs soulignent que comparer une population d’élèves issue de familles capables de financer de tels frais de scolarité à l’ensemble des élèves du public ne constitue pas nécessairement une comparaison équitable.
Un modèle encore peu documenté scientifiquement
L’usage de l’intelligence artificielle à l’école progresse aux États-Unis. Selon un sondage Gallup mené pour la Walton Family Foundation, six enseignants sur dix déclaraient avoir utilisé un outil d’IA durant l’année scolaire 2024-2025. Mais dans la plupart des cas, il s’agit d’un outil d’appoint, non d’un remplacement total de l’enseignant.
À Chicago, les écoles publiques autorisent l’IA comme ressource complémentaire, à condition qu’elle respecte un cadre précis et qu’elle ne serve pas de mode d’enseignement principal. Les outils doivent être approuvés par le district, et certaines données confidentielles ne peuvent être introduites dans des systèmes d’IA.
Des chercheurs, comme Charles Logan du Center for Responsible Technology de Northwestern University, rappellent que les preuves scientifiques sur l’efficacité d’un enseignement principalement assuré par l’IA restent limitées. Une étude publiée en 2025 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences a montré des gains modestes en mathématiques avec l’utilisation de Khan Academy — mais comme outil complémentaire. Une revue menée en 2026 par l’université Stanford indique que si l’IA peut améliorer les performances avec assistance, les bénéfices sont moins clairs lorsque les élèves travaillent ensuite sans soutien numérique.
Vie privée et données : des inquiétudes persistantes
Au-delà des résultats académiques, la question de la collecte de données interpelle. Selon des informations rapportées localement, les outils d’Alpha peuvent suivre les mouvements oculaires des élèves, leur utilisation du clavier ou le temps nécessaire pour répondre à une question. Des pratiques qui soulèvent des interrogations sur la vie privée des enfants.
La direction assure que les données sont utilisées uniquement à des fins pédagogiques, qu’elles ne sont ni vendues ni monétisées, et que les familles sont informées en début d’année de leur usage. Les parents auraient également la possibilité de désactiver le suivi en dehors du temps scolaire.
Pour certains observateurs, le débat dépasse le seul cadre scolaire et touche à l’autonomie des élèves face à une surveillance numérique constante. Les familles devront arbitrer entre personnalisation des apprentissages et protection des données.
Un projet au cœur des tensions politiques américaines
L’essor d’Alpha coïncide avec un contexte politique particulier. L’administration du président Donald Trump a signé au printemps un décret encourageant le développement de l’IA dans les écoles primaires et secondaires. La secrétaire à l’Éducation, Linda McMahon, a visité l’un des campus d’Alpha au Texas et salué un modèle « exemplaire ».
La fondatrice, Mackenzie Price, favorable au principe du « school choice » (liberté de choix de l’établissement), a soutenu financièrement des candidats républicains défendant cette orientation. Elle affirme toutefois que son organisation est « politiquement agnostique » et vise avant tout à offrir une alternative éducative.
À Chicago, les autorités municipales et le puissant syndicat des enseignants n’ont pas souhaité commenter publiquement l’arrivée d’Alpha. Une membre élue du conseil de l’éducation a cependant confié que l’idée d’un enseignement central entièrement confié à l’IA la rendait « très nerveuse », rappelant l’importance du rôle humain dans la transmission des savoirs et le développement des compétences sociales.
Un laboratoire observé de près
Alpha School ouvrira avec une centaine d’élèves, dont plusieurs dizaines seraient déjà engagés dans le processus d’inscription. L’établissement organise des journées d’immersion pour permettre aux familles de tester son approche.
Pour les parents et éducateurs français qui observent l’évolution des modèles d’enseignement à l’international, l’initiative de Chicago constitue un véritable laboratoire grandeur nature. Elle pose des questions centrales : peut-on réduire le temps d’enseignement académique sans nuire aux apprentissages ? L’IA peut-elle personnaliser efficacement l’éducation à grande échelle ? Et, surtout, quel doit être le rôle irremplaçable de l’enseignant dans une école du XXIe siècle ?
À l’heure où l’intelligence artificielle s’invite déjà dans les classes comme outil d’aide, l’expérience d’Alpha sera scrutée de près. Son succès — ou ses limites — pourrait influencer durablement les débats sur l’avenir de l’éducation, bien au-delà de Chicago.





