Former les enseignants à l’IA, au-delà de la question de la triche
L’intelligence artificielle générative s’est imposée dans les salles de classe à une vitesse fulgurante. Outils d’aide à la rédaction, assistants de recherche, générateurs d’images ou de code : les élèves s’en emparent massivement, parfois plus vite que leurs enseignants. Résultat, le débat scolaire s’est souvent cristallisé autour d’une question : comment repérer et empêcher la triche ?
À l’Iowa State University, aux États-Unis, la chercheuse Evrim Baran, professeure en technologies éducatives et interaction humain-machine, estime que cette focalisation est réductrice. Selon elle, un enjeu bien plus profond se joue : que signifie enseigner, réellement, dans un monde où l’IA évolue en permanence ? Comment préparer les élèves à comprendre, questionner et utiliser ces systèmes de manière responsable ?
Pour répondre à ces interrogations, son équipe a conçu un micro-certificat intitulé Critical AI in Education Pathways, destiné aux enseignants de la maternelle au lycée (K-12). L’objectif : développer une véritable culture critique de l’IA chez les professionnels de l’éducation.
Des professeurs qui apprennent en même temps que leurs élèves
Dans les établissements américains comme ailleurs, une réalité s’impose : enseignants et élèves découvrent souvent l’IA en parallèle. Parfois, les jeunes maîtrisent certains usages avant même que les adultes n’en perçoivent tous les enjeux.
« Les enseignants apprennent à naviguer dans ces outils en même temps que leurs élèves », explique Evrim Baran. Beaucoup s’interrogent : comment parler d’un système que l’on comprend encore partiellement ? Comment en expliquer les limites, les biais, les risques éthiques, tout en exploitant son potentiel pédagogique ?
Les demandes exprimées par les enseignants vont au-delà des simples tutoriels techniques. Ils ne cherchent pas uniquement à savoir comment fonctionne un outil, mais souhaitent développer un jugement critique. Autrement dit, être capables d’évaluer la pertinence d’un usage, d’anticiper ses effets sur les apprentissages et d’accompagner les élèves vers une utilisation éclairée.
Un micro-certificat en ligne, accessible et progressif
Le programme développé par l’Iowa State University se présente sous la forme d’un micro-credential, une formation certifiante courte, entièrement en ligne et en autonomie. Les enseignants peuvent s’y inscrire à tout moment et avancer à leur rythme. La durée estimée pour compléter les cinq modules est d’environ 20 à 25 heures.
Le cursus se veut « beginner friendly » : aucun bagage technique n’est requis. L’ambition affichée est d’ouvrir la formation à tous les enseignants, qu’ils soient en école élémentaire, au collège ou au lycée, et quelle que soit leur discipline.
Le parcours s’articule autour de cinq grands axes :
- Les fondements de l’intelligence artificielle ;
- L’éthique de l’IA en éducation ;
- L’intégration pédagogique de l’IA ;
- La mise en œuvre concrète dans les établissements ;
- L’IA centrée sur l’humain en contexte éducatif.
Dans l’État de l’Iowa, la validation de la formation permet d’obtenir un crédit de renouvellement de licence professionnelle pour les enseignants, délivré par l’École d’éducation de l’université. Un levier incitatif important dans un système où la formation continue conditionne le maintien du droit d’exercer.
Des inquiétudes bien réelles chez les enseignants
Le développement de cette formation s’appuie sur un constat appuyé par les données. Selon un rapport récent du Pew Research Center, plus de la moitié des adolescents américains déclarent avoir utilisé des agents conversationnels comme ChatGPT, Microsoft Copilot ou Character.ai pour les aider dans leurs devoirs. Environ un élève sur dix affirme même réaliser la totalité ou la majeure partie de son travail scolaire avec l’aide d’un chatbot.
Ces chiffres interrogent. Pour les enseignants, plusieurs préoccupations émergent de manière transversale, quel que soit le niveau d’enseignement. Parmi elles : la fiabilité des informations générées, la présence de biais dans les réponses, le risque de dépendance excessive ou de « délégation cognitive » — lorsque l’élève s’en remet systématiquement à l’outil au lieu de mobiliser ses propres capacités de raisonnement.
D’autres inquiétudes concernent le bien-être des jeunes. Certains élèves sollicitent déjà ces outils pour des conseils personnels, voire un soutien en matière de santé mentale. Des usages qui soulèvent des questions éthiques et de responsabilité.
Dans ce contexte, la formation ne vise pas à remplacer le travail intellectuel par l’IA, mais à aider les enseignants à concevoir des activités qui mobilisent la réflexion critique autour des outils. L’ambition est claire : faire de l’IA un objet d’apprentissage autant qu’un outil.
Une formation co-construite avec des enseignants
Pour concevoir le micro-certificat, l’équipe d’Evrim Baran a collecté de nombreux exemples de situations réelles en classe. Des enseignants du primaire, du secondaire et du lycée ont partagé leurs pratiques, leurs réussites mais aussi leurs hésitations.
Ces cas concrets ont été transformés en scénarios pédagogiques et en défis réflexifs intégrés aux cinq modules. Chaque participant est invité à analyser des situations authentiques : un élève qui remet un devoir manifestement généré par IA, une activité collaborative enrichie par un outil conversationnel, ou encore un débat en classe sur les biais algorithmiques.
L’approche est résolument centrée sur l’humain. Il ne s’agit pas d’apprendre à « maîtriser » l’IA comme une simple technologie, mais de comprendre ses effets sur les interactions, la motivation, l’autonomie et la dynamique de classe.
Un partenariat école-université exemplaire
Parmi les partenaires engagés dans l’initiative figure le district scolaire de Winterset, dans l’Iowa, qui regroupe environ 1 550 élèves et plus d’une centaine d’enseignants. Son proviseur adjoint, Chad Sussex, pilote également un groupe de travail consacré à l’IA.
L’idée d’une collaboration avec l’université lui serait venue après avoir découvert un partenariat similaire entre l’Université de Pennsylvanie et le district scolaire de Philadelphie autour de la littératie en IA. Il a alors contacté l’École d’éducation de l’Iowa State University pour proposer une démarche comparable.
Depuis, les échanges sont réguliers. Des enseignants de Winterset se rendent sur le campus pour mieux comprendre le fonctionnement des outils d’IA et leur développement. À l’inverse, des chercheurs visitent les classes pour observer les usages concrets et recueillir des retours en temps réel.
Ce va-et-vient entre terrain et recherche permet d’ancrer la formation dans les réalités quotidiennes des établissements. Pour les responsables locaux, cette coopération favorise l’apprentissage mutuel à un moment où l’IA devient une composante structurelle de la vie scolaire et professionnelle future des élèves.
Un mouvement de fond dans la formation des enseignants
Au-delà de l’Iowa, l’initiative illustre une tendance plus large : la montée en puissance de la littératie en intelligence artificielle dans la formation des enseignants. Alors que les outils génératifs se diffusent rapidement, les systèmes éducatifs cherchent à dépasser une logique purement défensive pour adopter une approche stratégique et pédagogique.
Former les enseignants à l’IA ne signifie pas seulement les familiariser avec de nouveaux outils. Il s’agit de repenser certaines pratiques, d’interroger les modalités d’évaluation, de renforcer l’éducation aux médias et à l’information, et d’outiller les élèves pour qu’ils comprennent les logiques algorithmiques à l’œuvre.
À terme, ce type de micro-certificat pourrait inspirer d’autres universités et d’autres pays. Car si les contextes varient, la question reste universelle : comment former des citoyens capables d’évoluer dans un monde où l’intelligence artificielle est omniprésente, sans renoncer aux compétences fondamentales de raisonnement, de créativité et d’esprit critique ?
À travers cette formation, l’Iowa State University fait le pari que la réponse passe d’abord par ceux qui sont en première ligne : les enseignants.





