Quand les étudiants prennent la main sur l’IA
À l’heure où l’intelligence artificielle s’invite dans chaque salle de classe – parfois en douce, parfois à grand renfort de débats passionnés –, une initiative new-yorkaise mérite qu’on s’y attarde. Le 25 mars dernier, sur le campus du Queens de la St. John’s University, plus de 25 lycéens de la Bedford Stuyvesant New Beginnings Charter High School, à Brooklyn, ont participé à un symposium pas comme les autres. Particularité de l’événement : il était entièrement conçu et animé par des étudiants de première année.
Oui, vous avez bien lu. Des étudiants à peine sortis du lycée ont pris le micro pour parler à d’autres lycéens d’un sujet qui affole autant qu’il fascine : l’usage responsable de l’IA. Dans un contexte où ChatGPT, Gemini ou Claude font désormais partie du quotidien scolaire, cette inversion des rôles a quelque chose de rafraîchissant. Et, osons le dire, de particulièrement pertinent.
Un « college day » à l’ère de ChatGPT
L’événement s’inscrivait dans le cadre d’un programme baptisé « College Day », organisé au D’Angelo Center. L’objectif : aider les lycéens à mieux comprendre l’impact grandissant de l’intelligence artificielle sur leurs apprentissages et, surtout, leur avenir académique. Car l’IA n’est plus une promesse futuriste. Elle est là, dans les devoirs maison, les présentations PowerPoint et même les lettres de motivation.
Presque tous les élèves présents ont d’ailleurs reconnu avoir déjà utilisé un outil d’IA pour générer du texte ou des images dans le cadre scolaire. Rien d’étonnant. D’après plusieurs enquêtes récentes menées aux États-Unis comme en Europe, une majorité d’adolescents déclarent recourir à l’IA générative au moins occasionnellement pour leurs travaux. La question n’est donc plus « faut-il l’autoriser ? », mais bien « comment l’utiliser intelligemment ? ».
Apprendre à douter de la machine
Parmi les messages clés martelés durant la journée : l’IA n’est pas une oracle. « On ne peut pas supposer que parce que l’information vient de l’IA, elle est correcte », a résumé un élève de seconde, Ethan Torres. Une remarque simple, presque évidente, mais qui mérite d’être répétée encore et encore.
Les étudiants-animateurs ont proposé des présentations concrètes sur le fonctionnement des systèmes d’IA : comment ils collectent les données, comment ils produisent des réponses, et surtout comment des biais peuvent se glisser dans les contenus générés. Le biais algorithmique, ce n’est pas qu’un concept réservé aux laboratoires de recherche. C’est une réalité qui peut influencer un exposé d’histoire, une dissertation ou une recherche sur l’orientation post-bac.
Les lycéens ont ainsi été initiés aux réflexes essentiels : vérifier les sources, croiser les informations, identifier les généralisations abusives. En somme, appliquer à l’IA les règles classiques de l’éducation aux médias et à l’information. Rien de révolutionnaire en apparence, mais dans le tumulte actuel, ces fondamentaux ressemblent parfois à une boussole dans la tempête.
Quand l’IA devient un outil d’orientation
L’un des ateliers a même montré comment utiliser l’IA pour identifier des universités correspondant à ses centres d’intérêt. Une utilisation stratégique, presque pragmatique, loin du simple copier-coller paresseux. L’outil devient alors un assistant, pas un remplaçant.
Des quiz interactifs ont rythmé la journée, avec à la clé quelques récompenses aux couleurs de l’université. Mais au-delà de l’aspect ludique, l’enjeu était clair : éviter que l’apprentissage devienne un exercice passif. « Nous ne voulons pas que les étudiants utilisent l’IA uniquement pour réussir un cours », a insisté Deevashree Bhadrasain, étudiante en soins infirmiers. « Nous voulons qu’ils apprennent réellement. »
Derrière cette phrase, tout le défi contemporain de l’école se dessine. Si la machine peut produire une dissertation en trente secondes, que reste-t-il à l’élève ? La réponse, de plus en plus partagée par les établissements pionniers, tient en deux mots : esprit critique.
Une pédagogie de la responsabilité
L’événement a été organisé par Omar Lopez, professeur adjoint au département des Core Studies et doctorant en curriculum et instruction. Il n’en est pas à son coup d’essai : une initiative similaire avait déjà été menée au semestre précédent avec les mêmes lycéens.
Son approche repose sur une conviction forte : la technologie doit être utilisée de manière « responsable et digne ». Dans un paysage éducatif où certains établissements interdisent encore l’IA tandis que d’autres l’intègrent à marche forcée, cette voie médiane mérite attention. Il ne s’agit ni de diaboliser ni d’idéaliser, mais d’accompagner.
Le provost de l’université, Simon G. Møller, présent lors de la journée, a salué l’engagement des enseignants et le rôle de mentor joué par les étudiants. L’image est intéressante : des jeunes adultes guidant presque leurs pairs, avec seulement quelques années d’écart. Samuel Adedoyin, l’un des lycéens participants, l’a d’ailleurs souligné : cette proximité d’âge rend les conseils plus concrets, plus accessibles. Moins professoraux, plus incarnés.
Apprendre entre pairs : la force du modèle
Ce qui frappe ici, c’est la logique de transmission horizontale. Nuzhat Tuba, étudiante en commerce, confiait se sentir « un peu comme une grande sœur » pour ces lycéens. Cette métaphore familiale en dit long. Loin d’un discours institutionnel abstrait, les échanges ont pris la forme de conversations franches sur les tentations, les doutes et les responsabilités liées à l’IA.
Dans un climat où l’on parle souvent de tricherie automatisée et de sanctions disciplinaires, entendre des étudiants défendre une utilisation éthique a quelque chose de presque contre-culturel. C’est un rappel nécessaire : la régulation ne viendra pas uniquement des règlements intérieurs, mais aussi d’une culture partagée.
En France, plusieurs universités expérimentent également des chartes d’usage de l’IA coécrites avec les étudiants. L’idée fait son chemin : impliquer les principaux concernés pour éviter que la règle ne soit perçue comme une contrainte arbitraire. L’initiative de St. John’s s’inscrit clairement dans cette dynamique internationale.
Former des citoyens numériques, pas seulement des utilisateurs
Ce type d’événement renvoie à une question plus large : que signifie être éduqué à l’ère de l’IA ? Le débat dépasse largement les frontières américaines. En Europe, l’AI Act encadre désormais certains usages de l’intelligence artificielle. Mais la loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne remplacera jamais l’éducation.
Former des élèves capables d’interroger la technologie, d’en comprendre les limites et d’en exploiter les atouts sans en devenir dépendants : voilà le véritable chantier. Et il commence tôt. Les lycéens présents à New York ont admis être parfois intimidés par l’IA et ses applications scolaires. Mettre des mots sur cette appréhension, c’est déjà la désamorcer.
En filigrane, cette journée rappelle une évidence que l’on oublie parfois : l’IA n’est pas seulement une question d’outils, mais de valeurs. Transparence, rigueur, honnêteté intellectuelle. Autant de principes qui existaient bien avant les modèles de langage géants et qui resteront essentiels lorsqu’ils auront évolué.
À l’heure où les établissements scolaires cherchent encore la bonne distance face à l’intelligence artificielle – ni bras croisés ni course effrénée –, voir des étudiants s’emparer du sujet pour guider leurs cadets donne une bouffée d’optimisme. L’IA ne sera pas responsable par magie ; ce sont les usages qui le deviendront. Et manifestement, la relève est déjà au rendez-vous.





