Dans les classes d’El Paso, l’IA s’installe à pas rapides
Dans une salle de sixième de Hanks Middle School, à El Paso, les élèves de Kim Vandagriff saisissent leurs notes manuscrites sur ordinateur. En quelques clics, ils demandent à un logiciel d’intelligence artificielle de générer une diapositive pour leur présentation. L’objectif n’est pas de penser à leur place, insiste l’enseignante, mais de transformer leurs idées en support visuel partageable.
« Nous ne voulons pas que cela remplace leur réflexion. Nous voulons que ce soit un outil pour diffuser l’information », explique-t-elle au média local El Paso Matters. Dans sa classe d’histoire-géographie, l’IA sert à produire de courtes vidéos à partir du travail des élèves, pas à rédiger leurs cours.
À l’autre bout de la ville, au lycée d’El Dorado, l’approche diffère selon les professeurs. Azul Larson, élève en terminale, raconte que son enseignante d’anglais en double cursus universitaire interdit strictement l’usage de l’IA. Au-delà de 15 % de texte détecté comme généré par un logiciel, la copie est refusée. À l’inverse, son professeur de pré-calcul utilise ponctuellement un outil d’IA en classe, notamment lorsqu’il cherche une autre méthode de résolution d’équation.
Entre interdiction ferme, usage encadré ou expérimentation ouverte, les pratiques varient fortement. Un constat qui reflète une phase de transition plus large dans l’ensemble des établissements d’El Paso.
Une adoption massive, des règles encore floues
Comme ailleurs aux États-Unis, l’usage de l’IA progresse rapidement dans les écoles du Texas. Selon une enquête nationale menée par l’organisme de recherche RAND, 54 % des élèves et 53 % des enseignants de matières fondamentales déclarent avoir utilisé l’IA pour le travail scolaire en 2025. C’est une hausse de 15 points en deux ans.
Dans le même temps, plus de 80 % des élèves interrogés disent ne pas avoir bénéficié d’un enseignement spécifique sur la manière d’utiliser l’IA pour leurs devoirs. Et moins d’un chef d’établissement sur deux indique disposer de règles formelles ou de recommandations précises sur le sujet.
Le Texas fait partie des 16 États américains qui ne disposent pas de directives officielles encadrant l’usage de l’intelligence artificielle dans les écoles publiques. Il n’existe pas non plus de standards curriculaires dédiés à la « culture de l’IA » (AI literacy).
Résultat : les districts scolaires avancent chacun à leur rythme. « Certains ont déjà défini des choses très claires : ce qui est permis, ce qui ne l’est pas, les outils recommandés. D’autres en sont encore à réfléchir à leur position », observe Clifton Tanabe, doyen du College of Education de l’Université du Texas à El Paso (UTEP).
Des politiques locales pour encadrer les usages
Face à ce vide réglementaire au niveau de l’État, plusieurs districts d’El Paso élaborent leurs propres cadres.
Le Socorro Independent School District (SISD) fait figure de pionnier local. Une politique officielle, adoptée en novembre 2025, stipule que les élèves ne peuvent utiliser l’IA à l’école qu’avec l’autorisation d’un enseignant. Ils doivent réaliser leur propre travail et citer correctement leurs sources, y compris les outils d’IA.
Un guide pratique est en cours de finalisation pour détailler ces règles et fournir des repères concrets aux enseignants comme aux élèves. Le conseil scolaire doit prochainement se prononcer sur ce document.
Au Ysleta Independent School District (YISD), une « grille de référence » similaire est en préparation. Elle doit préciser les usages responsables de l’IA et proposer un cadre pédagogique clair. Les établissements du district ont par ailleurs bloqué l’accès direct à ChatGPT sur les ordinateurs scolaires, redirigeant les élèves vers un agent conversationnel sécurisé, accessible uniquement via le réseau interne.
Cette décision ne fait pas l’unanimité parmi les lycéens. « On ne nous a jamais dit clairement que c’était interdit, ce qui rend plus facile le fait de s’y reposer au lieu d’apprendre », estime Sophia Gutierrez, élève à Eastwood High School. Elle appelle l’administration à clarifier ses attentes, soulignant que l’IA n’est « ni totalement bonne ni totalement mauvaise ».
Des outils déjà bien présents dans les établissements
Si l’essor des modèles génératifs comme ChatGPT, Gemini ou Copilot est récent, les écoles utilisaient déjà des formes d’intelligence artificielle auparavant, rappelle Miguel Moreno, coordinateur des technologies éducatives au SISD. Sous d’autres noms, ces logiciels proposaient des parcours différenciés ou adaptaient les exercices au niveau des élèves.
La nouveauté réside dans la puissance des grands modèles de langage, capables de produire des textes, des résumés, des supports de cours ou des rétroactions personnalisées. Plusieurs districts, dont SISD, YISD et Harmony Public Schools, utilisent la plateforme MagicSchool, conçue spécifiquement pour le monde éducatif.
Cet outil propose des dizaines de fonctions : génération de commentaires sur des copies, préparation de courriels aux familles, traduction automatique, création de listes de vérification ou d’idées d’activités. Les paramètres peuvent être ajustés pour respecter la politique interne de chaque établissement.
Chez Harmony, deuxième réseau d’écoles à charte du comté, il n’est par exemple pas question de demander à l’IA de produire un cours complet clé en main. « Nous ne voulons pas que les enseignants délèguent l’intégralité de la conception pédagogique », insiste Burak Yilmaz, directeur de l’instruction. L’IA est pensée comme une aide à la préparation, pas comme un substitut.
Dans sa classe, Kim Vandagriff utilise aussi Gemini, intégré aux outils Google, pour traduire des documents destinés à un élève récemment arrivé aux États-Unis et ne maîtrisant pas encore l’anglais. Elle s’en sert également pour ajuster le niveau de complexité d’un texte en fonction des compétences de lecture d’un enfant.
Former les élèves à une utilisation responsable
Au-delà des règles, un autre chantier s’ouvre : celui de la formation des élèves à la compréhension de l’intelligence artificielle.
À YISD, des modules sur l’IA ont été intégrés aux cours de « citoyenneté numérique » suivis en ligne en début d’année scolaire. Les contenus, adaptés à chaque tranche d’âge, abordent les bases : qu’est-ce qu’une IA, comment reconnaître un contenu généré, quels sont les risques en matière de vie privée ou de désinformation.
Ces cours incluent également des volets sur la sécurité en ligne, la prévention du cyberharcèlement et l’éducation aux médias. L’objectif affiché est de doter les élèves d’un socle minimal de compréhension.
À Harmony Public Schools, une étape supplémentaire sera franchie dès le mois d’août : tous les élèves de huitième année suivront un cours dédié à la culture de l’IA. Ils y apprendront non seulement les usages responsables, mais aussi les dérives possibles, notamment la tentation de l’automatisation complète des devoirs.
« Nous ne voulons pas que nos élèves voient l’IA comme un raccourci pour obtenir des réponses ou tricher », souligne Burak Yilmaz. « Nous voulons qu’ils restent les penseurs principaux de leurs apprentissages. »
Au SISD, l’IA est abordée comme une composante de la culture numérique globale. Les enseignants fixent des règles en début d’année et rappellent régulièrement les bonnes pratiques, au fil des activités impliquant des outils technologiques.
Un accompagnement régional pour harmoniser les pratiques
Pour favoriser le partage d’expériences entre établissements, l’Université du Texas à El Paso a lancé un « incubateur régional » consacré à l’IA en école primaire et secondaire (K-12). Cette série d’ateliers réunit des responsables de districts autour des questions de politiques internes, d’éthique, de sécurité des données et de compréhension des différents modèles d’IA.
Les premières réunions ont permis aux participants d’échanger leurs avancées respectives. D’autres rencontres avec des experts nationaux sont prévues, ainsi qu’un sommet régional à l’été, destiné à dresser un état des lieux et à fixer les prochaines étapes.
Ce travail collectif s’inscrit également dans un contexte fédéral incitatif. L’administration du président Donald Trump a signé, en 2025, un décret encourageant l’enseignement de la culture de l’IA dès la maternelle et créant un groupe de travail national pour identifier des financements dédiés.
À El Paso, enseignants et chefs d’établissement semblent partager un constat : les élèves utiliseront l’IA, qu’on le veuille ou non. Pour Kim Vandagriff, la question n’est donc plus de savoir s’il faut l’autoriser, mais comment en faire un levier éducatif plutôt qu’un facteur de dépendance. « Ils apprendront à s’en servir de toute façon. Autant leur montrer comment devenir des citoyens responsables plutôt que de les laisser se débrouiller seuls. »





