Pourquoi je force mes élèves à écrire malgré tout

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Écrire, même quand tout nous pousse à ne plus le faire

« Écrire, c’est difficile. » Voilà ce que Katie Wills Evans répète à ses étudiants dès le premier jour de cours. Pas pour les décourager. Au contraire. Pour poser les bases d’un pacte honnête. À l’heure où l’intelligence artificielle peut générer une dissertation en quelques secondes, corriger un paragraphe ou reformuler un argument sans sourciller, demander à des jeunes d’écrire eux-mêmes relève presque de l’acte militant.

Poète, enseignante et aujourd’hui étudiante en master de création littéraire à l’Université de La Nouvelle-Orléans, elle assume pleinement cette position à contre-courant. Dans un texte publié par EdSurge, elle raconte son propre combat avec la page blanche, ses hésitations, ses brouillons abandonnés, ses promenades boudeuses pour calmer la frustration. Bref, elle rappelle une vérité simple : écrire n’a jamais été un long fleuve tranquille.

Et pourtant, elle persiste. Elle oblige ses étudiants à s’y coller. Parce que derrière la difficulté se cache, selon elle, quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un devoir noté.

Le mythe de l’inspiration immédiate

Dans ses classes d’anglais universitaire, une phrase revient comme un refrain : « Je ne sais pas quoi écrire. » Beaucoup d’étudiants pensent que l’écriture consiste à coucher sur le papier des idées déjà parfaitement formées. S’ils ne savent pas encore exactement quoi dire, ils estiment ne pas être prêts.

Cette conception, très répandue, est renforcée par notre culture du produit fini. Nous voyons des romans publiés, des articles impeccablement édités, des posts calibrés sur les réseaux sociaux. Le processus, lui, reste invisible. On oublie les brouillons raturés, les hésitations, les impasses. Résultat : si ce que l’on écrit n’est pas bon immédiatement, on conclut trop vite que l’on n’est « pas fait pour ça ».

Or, rappelle Katie Wills Evans, écrire, c’est penser en train de se faire. Le premier jet n’est pas un verdict, c’est un point de départ. La révision n’est pas une punition, c’est une transformation. Apprendre à tolérer l’imperfection, à retravailler une idée, à tenir ensemble plusieurs pistes contradictoires : voilà ce qui construit une véritable compétence intellectuelle.

L’IA, soulagement immédiat, perte durable ?

Le contexte a radicalement changé en deux ans. Une étude du College Board, citée dans son témoignage, indiquait en 2025 que 84 % des lycéens américains avaient déjà utilisé une IA générative pour leurs devoirs. Difficile de faire comme si ce chiffre n’existait pas. Dans certains établissements de La Nouvelle-Orléans, révélait récemment un média local, l’IA aurait même été utilisée pour corriger et commenter des copies d’élèves, parfois sans information explicite aux familles.

Pour les enseignants débordés, l’argument est tentant. Pour les élèves stressés, c’est un soulagement immédiat. On parle désormais de « décharge cognitive » : déléguer à la machine une partie de l’effort mental pour alléger la pression.

Mais à long terme ? C’est là que le bât blesse. Car si l’on externalise systématiquement le travail d’élaboration, que reste-t-il de l’apprentissage ?

La question n’est pas technophobe. Elle est pédagogique. Que perd-on quand on ne traverse plus les vagues successives de l’écriture : l’envie d’abandonner, la réécriture, le moment où l’idée s’éclaircit enfin ? Selon l’enseignante, on y perd un entraînement crucial : celui qui consiste à faire malgré l’inconfort.

Apprendre à faire ce qu’on repousserait à demain

Dans une lettre adressée à ses étudiants, elle écrit en substance : presque tout ce que nous voulons se trouve de l’autre côté de choses que nous n’avons pas envie de faire. S’asseoir et écrire, même quand chaque fibre de notre corps préférerait scroller ou remettre au lendemain, est un exercice de construction de soi.

Formulé ainsi, cela dépasse largement la dissertation académique. Il s’agit d’apprendre à résister à la tentation de la facilité permanente, dans un monde qui valorise le confort et l’instantanéité. Notifications, livraisons en un clic, réponses générées en trois secondes… tout concourt à réduire notre tolérance à la frustration.

Écrire devient alors un espace de résistance. Une gymnastique de la patience. Une manière de muscler son attention, comme on entraîne un muscle atrophié par trop d’assistance numérique.

Réapprendre la collaboration humaine

L’autre dimension centrale de son plaidoyer concerne le feedback. Donner et recevoir des retours, ajuster son texte, débattre d’une intention : ce processus est profondément relationnel. Il suppose une confiance mutuelle et un engagement dans le temps.

Si l’évaluation se transforme en interaction élève-machine, que devient cette dynamique ? Une IA peut signaler des incohérences ou proposer des reformulations élégantes. Mais peut-elle comprendre l’intention profonde d’un étudiant, son hésitation, sa voix encore fragile ? Peut-elle accompagner un cheminement identitaire ?

Pour Katie Wills Evans, la réponse est claire. L’écriture partagée en classe est aussi un entraînement à la collaboration. Enseignants et élèves avancent ensemble, parfois dans le flou, apprenant à affiner une idée. C’est un apprentissage démocratique, au sens fort : celui de la délibération et de la construction collective.

Réduire la quantité pour sauver la qualité

Plutôt que de multiplier les devoirs standardisés, elle plaide pour moins de travaux, mais plus approfondis. Prendre le temps d’accompagner réellement les élèves dans plusieurs versions d’un même texte. Repenser les programmes pour permettre aux enseignants de connaître leurs élèves à travers leurs écrits, et pas seulement à travers une note finale.

Ce débat rejoint des discussions plus larges sur la « stack edtech » – cette accumulation d’outils numériques dans les établissements, souvent sans impact clair sur les apprentissages. Trop d’outils, pas assez de sens : plusieurs districts américains commencent d’ailleurs à faire machine arrière, cherchant à rationaliser leurs usages.

Dans ce contexte, insister sur l’écriture humaine peut sembler presque archaïque. Mais c’est peut-être une manière de remettre la pédagogie au centre, avant la technologie.

Écrire comme acte de survie

L’enseignante convoque des figures majeures de la littérature afro-américaine telles que Toni Morrison, Audre Lorde, June Jordan ou Toni Cade Bambara. Toutes ont écrit dans des périodes troublées. Toutes ont rappelé que l’écriture devient plus urgente lorsque les temps se durcissent.

Audre Lorde affirmait que participer à un processus créatif et continu est une manière de survivre. Cette phrase résonne particulièrement aujourd’hui, alors que les débats sur l’automatisation, la standardisation et l’optimisation envahissent le champ éducatif.

Dans un monde où une partie de la production écrite risque d’être déléguée à des algorithmes, continuer à écrire soi-même devient, aux yeux de Katie Wills Evans, un choix profondément humain. Non pas par nostalgie, mais par lucidité.

Parents, enseignants, élèves : un choix collectif

La question posée dépasse les murs d’une université de Louisiane. Elle concerne aussi les familles françaises, où l’usage des IA génératives progresse à grande vitesse chez les collégiens et lycéens. Faut-il interdire ? Encadrer ? Intégrer ? Le débat est loin d’être tranché.

Une chose, toutefois, paraît certaine : si l’on considère l’écriture uniquement comme un livrable à produire, l’IA semblera imbattable. Si on la voit comme un processus de formation intellectuelle et personnelle, alors la perspective change du tout au tout.

Forcer un élève à écrire malgré la facilité technologique disponible peut sembler rude. Mais c’est peut-être, paradoxalement, une marque de confiance. La conviction qu’il ou elle est capable de traverser la difficulté. Et qu’au bout de l’effort se trouve bien plus qu’une bonne note : une voix.

À l’heure où l’intelligence artificielle promet de nous simplifier la vie, choisir volontairement la lenteur et l’effort n’a rien d’anodin. C’est un pari sur l’avenir : celui d’une école qui ne renonce pas à former des esprits capables de penser par eux-mêmes, stylo – ou clavier – en main.

Source

https://www.edsurge.com/news/2026-04-01-i-tell-my-students-writing-is-hard-i-still-ask-them-to-do-it-anyway

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